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VOTRE RÉPUTATION EN APPLICATION(S)

J’ai regardé la télé, et j’ai eu peur. (Parce que, petit détail, ça m’arrive de regarder la télé).

Me voilà donc chez moi, tranquillement installée devant l’écran encore noir, à regarder une série vivement recommandée par certains de mes proches, et je les en remercie. Car, même si cette série m’a fortement dérangée, j’en ai tiré quelques leçons.

Donc, comme je disais, donc je suis dans mon fauteuil, et je lance le premier épisode de la saison 3 de Black Mirror, une série britannique totalement parano-schizo-techno-déliro-angoissante et rachetée par Netflix – auteur de la saison 3 (j’ai essayé de faire court, mais ça n’est pas simple).

Titre français : Chute libre. Titre anglais : Nosedive.

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J’en vois certain(e)s m’accuser de vouloir spoiler, parce que justement ils rêvaient de voir l’épisode et ce que je suis en train de faire est criminel.

Tant pis. Je le fais quand même.

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Tout commence entre Truman Show et Bienvenue à Gattaca. C’est beau, c’est propre, c’est frais, c’est pastel, c’est souriant, c’est chamallow et bubble gum. Et même si je trouve aux personnages croisés dès les deux premières minutes un comportement allant du niais au parfaitement ridicule (hormis un…), je regarde puisque je suis docile et qu’on m’a dit de regarder. L’héroïne de l’épisode, Lacie, vit dans un monde merveilleux. Pas de bruit, pas de cris, pas de dénigrement (…), pas de mauvais jugement (…), on s’aime, on s’apprécie, et on se le dit.

Non.
On se l’écrit.
Non non non.

On se note. On s’étoile. On se tient bien parce que si on ne le fait pas, on chute. Cette version policée du monde est aussi privative de liberté qu’angoissante pour l’authenticité de chacun.

Et ce n’est pas le Meilleur des mondes. Ce n’est pas un monde parfait. C’est  un monde, une société qui petit à petit vous dépersonnalise, vous oblige à vous conformer tel qu’il faut être et être vu(e) pour pouvoir y vivre. Sinon, vous êtes grillé. Désétoilé. Vous chutez. Vous n’êtes plus rien.

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Vous voulez une baguette de pain ? Bien, mais combien d’étoiles avez-vous ? La vendeuse ne va pas assez vite ? Dommage pour elle, elle passera de 2,9 à 2,7. (La note maximale étant 5). Vous voulez rentrer dans les bureaux de l’entreprise qui vous emploie chaque jour… mais vous avez perdu des points pendant la nuit ? Dommage. Les portes restent closes. Et vos collègues ne vous ouvriront pas. Ils seraient mal jugés à leur tour, et à leur tour perdraient des points, et à leur tour resteraient à la porte et à leur tour… Alors ils sourient, mais en coin, pour que ce ne soit pas vu. Pour ne pas prendre de risque. Vous vous énervez ? Vous êtes puni(e), vous chutez, vous êtes rayé(e). Vous n’existez plus.

Ce qui les mène à voter, tout le temps, partout, tout le monde ? L’ambition. La nécessité d’exister. L’absence de conscience. L’absence de sentiments. L’obsession à être une personne remarquable et remarquée. Le but ultime : devenir un INFLUENCEUR. Des milliers de petits Kim Kardashian qui se suivent, se poursuivent, s’estiment à la hauteur de leurs talons, se moquent, se flattent, s’insultent par nombre d’étoiles interposées. Les égos gonflent comme des ballons.

Lacie (pour rappel, personnage principal de cet épisode) n’est pas une exception. Elle a un souhait : déménager. Mais, dommage, il lui manque quelques points pour obtenir cet appartement-de-rêve-sans-lequel-c’est-certain-sa-vie-sera-définitvement-et-à-tout-jamais-ratée. Elle a besoin d’être bien notée. Elle a besoin des influenceurs. Elles les quête. Elle est prête à tout. Mais dans sa course aux étoiles, elle comment une erreur, une première ? Un agacement exprimé. Et c’est le début de la chute…

 Ca fait peur. Ca fait très peur ce déclassement subit. Cette existence rayée en moins de 5 étoiles par une appli pour téléphones mobiles. Cette possibilité de mettre au banc de la société votre sœur, votre cousin, votre voisin, votre patron, votre employé, parce que ce jour-là, dommage pour lui (elle), il n’a pas souri.

Ca fait très peur parce que c’est déjà la réalité.

A défaut d’être INFLUENCEUR, combien ne se valorisent, combien n’existent qu’en fonction des # sur Twitter, des followers sur Instagram, des like sur Facebook ? Combien de selfies par jour, combien d’obsessions à la plus belle photo, aux dents les plus blanches, à la vue la plus « oh c’est juste trop pas possible waouh… » ? Combien ne vivent qu’au travers de leurs téléphones ?

Pour exemple, cet extrait trouvé sur un article (10 PETITS CONSEILS POUR AMÉLIORER SON COMPTE INSTAGRAM) d’une jeune blogueuse : « Instagram et moi c’est une grande histoire d’amour, je tiens énormément à mon compte Instagram depuis fin juillet (avant cela je n’y allais qu’assez occasionnellement), il m’a aidé à sortir la tête de l’eau, et j’ai alors décidé de m’appliquer,de me trouver un fil conducteur et de m’investir! Ne me demandez pas comment, mais de 600 abonnées environ en Septembre je suis passée à plus de  9000 aujourd’hui! » (article datant du mois de février 2015 – ainsi, entre septembre 2014 et février 2015, cette blogueuse avait 8400 abonnés supplémentaires – et ça c’est vraiment trop trop waouhhhh).

Et jusque là, tout va bien. (Non, tout va encore un peu bien, mais déjà beaucoup moins).

Prenez Uber. Le chauffeur note le passager, et le passager note le chauffeur. C’est rassurant. C’est également NOTER un individu, au-delà de sa compétence à conduire. Noter un sourire, une parole, une tenue, une coiffure.

Prenez Trip Advisor. On note un lieu, un plat, un repas, une déco. On peut détruire aussi vite qu’on le souhaite. Un petit réseau, une petite influence, un petit groupuscule d’esprits peu scrupuleux, et vous voilà condamné à fermer l’établissement. Parce que, c’est sur Trip Advisor donc c’est sûr, chez vous c’est sale, c’est mauvais, c’est pourri. Ainsi, en juillet 2014, et suite à un article d’une blogueuse (depuis condamnée), c’est un restaurant du Cap Ferret qui voit sa notation vertigineusement dégringoler. Au risque de le mettre en grand danger.

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Mais, cela dit, jusque là tout va bien. (Un peu moins bien, mais restons positif, hein, parce que dénoncer les nouvelles technologies, les applis… c’est pas bien, c’est réactionnaire, et le « c’était mieux avant », ça donne des cheveux blancs.)

Alors, passons à Peeple.

Ca, c’est une chouette appli.

Peeple doit son existence à deux entrepreneures américano-canadiennes, Julia Cordray et Nicole McCullough. Selon elles, leur bébé se veut bel et bien un “Yelp pour humains”. Dans la pratique, une fois Peeple téléchargé, n’importe qui a le pouvoir de juger son prochain sur un barème allant d’une à cinq étoiles et selon trois catégories :

  • vie personnelle
  • vie professionnelle
  • vie amoureuse

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Elle est pas belle, la vie ? Au moins, vous savez à qui vous avez affaire. Vous ne pouvez pas vous tromper, puisque Peeple vous prévient de qui est qui, de sa popularité, de ses capacités, de la couleur de son tube de dentifrice.

Le pire, c’est sans doute de les écouter légitimer l’existence de Peeple. Puisque les gens peuvent consacrer autant de temps à faire des recherches lorsqu’il s’agit d’acheter une voiture, « pourquoi ne pas appliquer le même type de jugement sur d’autres aspects de notre vie ? »

On continue ?

Parce que pour le moment, je vous ai parlé image. Voyages. Restaurants. Popularité. Mais votre intimité ? On en fait quoi, de votre intimité ? Votre vie sexuelle ? Votre capacité à donner – et recevoir – du plaisir ? A avoir un orgasme ? Eh bien on en fait des applications. Voilà. Chassez le naturel, il ne reviendra pas en pixels. En revanche, vous avez intérêt à être performant(e), sinon, attention à la sale note. Et là, finit les rendez-vous du samedi soir pris en un clic parce que « la vache comment elle est bonne sur la photo !… »

Je ne vous donnerai ici ni nom, ni lien, ni rien du tout. Vous êtes grand(e). Débrouillez-vous. Si vous lisez cet article, c’est que vous avez Internet. Si vous voulez aller plus loin, c’est que notre monde est dramatiquement en danger. Je vous rappelle qu’on est censé, là, parler d’amour, d’affection, de tendresse, de respect du corps de l’autre, tout ça tout ça. Les vieux principes, la vieille morale de notre bon vieux XXe siècle – bref, le temps des dinosaures.

Avec toutes ces applications, on s’y perd. Pourtant vous passez votre vie sur les réseaux sociaux. Vous, ou un de vos proches. Ca prend un temps pas croyable cette affaire, et comme le temps, c’est de la popularité, il faut vérifier tout ça vite vite.

Et ce qui est bien, c’est que d’autres y ont pensé pour vous.

Il n’y a qu’à charger une application.
Comme ça, vous avez le compte-rendu détaillé jour après jour, façon statistiques, de vos performances (pas sexuelles, cette fois) sur le net. Et voilà. C’est comme ça que ça se passe.
(Non, je ne vous donnerai toujours pas de nom d’application, ne cherchez pas).

Je vous rappelle que la rumeur est cruelle. Qu’elle abîme, détruit. Parfois, tue.

C’est pourtant dans ce monde, celui de Lacie, celui mis en avant par cet épisode de Black Mirror, que nous vivons, ou presque. Accrochés au smartphone, le doigt sur l’étoile, le like ou le cœur élogieux ou mortel. C’est drôle ? Non, c’est dangereux. On ne se regarde plus, on s’observe. On ne s’aime plus, on se note. On ne se parle plus, on s’envoie des signaux virtuels par le biais d’avatars dépersonnalisés. On parle de manipulation ? Oui, on en parle.

En 1999 l’écrivain français Alain Damasio publie deux tomes, Les Clameurs et La Volte aux éditions Cylibris, regroupés en un seul en 2001 : La Zone du dehors.

Il s’agit d’un roman d’anticipation qui s’intéresse aux sociétés de contrôle sous le modèle démocratique.

On y suit la vie « molle » des habitants de Cerclon, société démocratique (ou pseudo-démocratique) installée sur un satellite imaginaire de Saturne en 2084. La société de Cerclon est caractérisée par le clastre : tous les deux ans, tous les citoyens se réunissent pour « classer » leurs compatriotes selon leur comportement, leur efficacité au travail, etc. De l’issue du clastre, dépendent le nom (composé d’un code de lettres) de l’individu et sa place dans le système. Les habitants de Cerclon se surveillent donc mutuellement et doivent, sous peine de déclassement, rester dans la « norme ». Le quotidien de cette société se voit secoué par les actions subversives de la « Volte », groupuscule contestataire qui ira jusqu’au bout de sa « volution ».(source Wikipedia).

Méfiez-vous des romans d’anticipation. Ils disent sans doute la vérité, peu ou prou.

Bonjour, nous sommes dimanche 27 novembre 2016. Si vous avez aimé l’article, n’hésitez pas à liker.

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La mauvaise réputation – Georges Brassens


©Anne-Laure Buffet

 

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