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LA MERULE PEUT TUER

J’aime bien les images. Ça permet de visualiser – je sais, c’est redondant, mais certaines redondances ont une importance.
J’aime bien les images parce qu’elles permettent de comprendre l’incompréhensible. Et lorsque l’on parle de violence psychologique, on demeure, malgré tout, dans cette zone assez mal définie, entre l’espace-temps et la page blanche qui se coincerait dans un dictionnaire. Certes, on perçoit, on devine, on émet un « ah oui bien sûr » et un « d’accord, je comprends mieux… » suivi généralement d’une moue extrême dubitative. Parce qu’on n’a toujours rien compris.
Et « on », c’est cette personne bienveillante, compatissante, attentionnée, qui sent bien que quelque chose ne tourne pas rond (oui, mais quoi ?), qui veut ou voudrait aider (oui mais comment ?), et qui, surtout, ne saisit pas du tout ce qu’il se passe, réellement. Qui est dépassée.
Parce qu’elle ne ressent pas la violence, au plus profond d’elle-même. Elle intellectualise, mais elle ne la vit pas.
Ce n’est pas un reproche ; c’est ainsi.
Si vous avez déjà eu une rage de dent, vous savez à quel point cela peut faire mal. Si vous croisez quelqu’un qui souffre d’une rage de dent, vous pouvez comprendre qu’il ait mal. Mais vous allez ressentir VOTRE DOULEUR. Pas la SIENNE. Vous avez un écho de votre mal. Pas du sien.

Le souci avec la violence psychologique, c’est que lorsqu’on ne l’a pas vécue, on ne peut pas la ressentir. Je ne vais demander à personne d’aller se jeter dans la gueule du loup, se faire détruire consciencieusement et avec application, risque de perdre la raison si ce n’est la vie, pour comprendre. Il est des expériences dont on se passe volontiers.
Mais face aux nombreuses interrogations et questions qui me sont posées, face au doute et à la culpabilité récurrentes chez les personnes victimes de cette violence, face à la difficulté, l’impossibilité de ressentir ce que cette victime va vivre, je vais essayer de vous donner une image, une explication, plus tangible.

La violence psychologique est une mérule.
Et une mérule n’est rien d’autre qu’un champignon.
Mais pas un champignon des sous-bois. Pas cette petite chose de trois ou quatre centimètres de haut, qui se cache sous son petit chapeau, qu’on écrase quand on ne le voit pas, qu’on observe avec méfiance et sympathie en même temps.
La mérule est une horreur, un monstre, une véritable pourriture.
C’est un champignon lignicole des plus dévastateurs.
La mérule se développe dans des endroits humides, obscurs et mal ventilés. La mérule se développe très rapidement (jusqu’à 12 cm par semaine). La mérule se nourrit de la cellulose du bois, elle détruit toutes les boiseries (escaliers, plinthes, plafonds, planchers, cloisons et autres structures et revêtements en bois). La mérule se propage au travers des maçonneries.
Les dégâts de la mérule sont assez variés, mais surtout, ils sont souvent de grande ampleur. Se développant à l’abri des regards, bien cachée derrière plinthes, lambris, revêtements de sols divers, elle n’apparait que lorsque son invasion est très importante. Voilà pourquoi entre le traitement pour l’éliminer et la rénovation qui s’ensuit, la facture est souvent lourde.

Et pourtant elle est bien discrète lorsqu’elle s’installe… petite boule blanche, un peu cotonneuse, un peu soyeuse, elle est presque invisible, et surtout semble tout à fait inoffensive. Si d’aventure vous croisez une mérule chez vous, dans la cave, derrière un miroir de salle de bain, au fond d’un grenier, vous n’y prêterez aucune attention.

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Comme la victime ne prêtera pas attention aux mots doux, aux sourires, à cette espèce de cocon – coton dans laquelle l’auteur de violences va la mettre et l’installer.
Et la mérule commence à vivre sa vie.
Elle s’installe.
Elle se développe.
Elle grignote du terrain, et le terrain, c’est la menuiserie. Les planchers. Les plafonds. Le plâtre. Le bois. Le carton. Le papier. Le placo.
Elle gagne du terrain, mais cachée dans son milieu obscur, elle ne fait pas parler d’elle.

Ainsi que la petite réflexion qui tout les jours émiette un peu la confiance en soi. Ainsi que la petite remarque qui déstabilise lentement et sûrement. Ainsi que la petite colère qui sera vite apaisée… pour mieux revenir, laissant un sentiment de malaise, de dégoût, de mauvaise ambiance, de mauvaise odeur. Ainsi que le silence en réponse aux questions, le flou en guise de discussion, les ordres, contre ordres et injonctions paradoxales qui vont petit à petit s’accumuler, épuisant les victimes qui en savent plus où est la vérité, où est la réalité, ce qu’elles doivent faire, dire, ou penser.

La mérule grandit encore, fait son nid et son lit de votre maison. Telle une toile d’araignée, elle investit les murs. De blanche elle est devenue grise, puis noire. Ses filaments durcissent, se glissent dans le moindres interstices, ne laissant de place à rien d’autre qu’à la pourriture, au moisi, à la décomposition.

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Décomposée. Comme la pensée des victimes de violences psychologiques. Elles se décomposent, ne tiennent plus le fil conducteur, perdent en capacité de raisonnement car perpétuellement remises en cause et obligées de se justifier. Cette toile d’araignée qu’est la mérule investit leur cerveau et leurs émotions, les enserre, les étouffe. Les fait disparaître et les engouffre dans un trou profond.

Et la mérule ne s’arrête pas là. Champignon dévastateur, elle attaque la maçonnerie. Elle se glisse entre les pierres, elle ronge ce qui fait la structure.
Jusqu’à l’effondrement.

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On l’appelle la mérule pleureuse.
Comme les larmes de la victime. Ce qui reste, c’est ce qui peut encore couler. Les larmes. Quand il y en a encore.
Pendant ce temps, c’est le corps de la victime qui est attaqué, investi et saccagé.
Articulations, muscles, lombaires, cervicales… tout est un champ d’action aux coups psychologiques. La victime se recroqueville, se replie, se renferme, souffre à chaque nouvelle douleur, à chaque nouveau coup porté. Un mot fait parfois plus mal qu’une arme… Les douleurs se répètent et se multiplient.

Les somatisations apparaissent. Et si la cause n’est ni trouvée ni comprise, elles se développeront d’autant que les soins ne seront pas appropriés.
Le cerveau a perdu en capacité d’analyse, de synthèse, de prise de recul.
L’avenir n’existe pas, il devient impossible de se projeter… mais vous projetteriez-vous dans l’achat ou l’habitation d’une maison infestée par un tel champignon ?

La mérule peut être traitée. Si elle est découverte. Si le traitement est adapté. S’il est fait méthodiquement, lentement, avec de nombreuses vérifications. La maison peut être sauvée, avec ce même temps.
Si elle est découverte.
Si le propriétaire peut encore être assez vigilant, ou est alerté à temps.
Sinon, elle s’écroulera, ou est vouée à la destruction.

La violence psychologique est une mérule.
Et les personnes qui en sont victimes méritent les plus grandes attentions, et les plus grands soins, pour ne pas s’écrouler, totalement.

©Anne-Laure Buffet

2 comments

  1. L’image est très juste en effet. Merci, j’utilise souvent les images pour décrire ces années noires, car je trouve aussi qu’elles parlent mieux que n’importe quelle autre explication. Le plus dur c’est de se rendre compte qu’il y a violence – je ne l’ai intégré qu’une fois partie, tardivement.
    Merci pour ce que vous partagez ici. Et pour ce que vous donnez avec bienveillance.

    1. Bonjour Marie et merci pour votre message. C’est en échangeant avec des proches de victimes qui ne comprenaient pas malgré toute leur compassion ce que vivaient ces victimes de violences psychologiques que l’image de la mérule m’est venue. Cette « chose » qui enveloppe enserre et étouffe, tout en rongeant. A la fois un mal intérieur, et un mal extérieur, mais invisible pour ceux qui ne vivent pas dans cette maison (maison étant à entendre dans tous les sens du terme…)

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