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LA DIGNITÉ DE LA PERSONNE VICTIME

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les idées reçues m’agacent.
Les préjugés aussi.
Et le laisser-dire ou laisser-faire encore plus.

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J’entends très souvent que travailler avec « toutes ces personnes, enfin tu vois ce que je veux dire, toutes ces victimes, ça doit être usant. Elles doivent passer leur temps à se plaindre, ou à pleurer, ou à demander de l’aide ou quelque chose… Non, franchement, ce sont des assistées, hein ? »

Eh bien non. Pas du tout même. Absolument pas, même. Et il serait temps d’arrêter de penser que les personnes victimes de violences (psychologiques, physiques, sexuelles, économiques…) sont dans la complainte, les jérémiades, et vivent d’aumône.
Parce que c’est TOTALEMENT FAUX.

Si elles ont une demande, et une seule, c’est d’être entendues. Elles espèrent que leur histoire sera comprise, que des mots vont être posés, et qu’elles pourront se sortir de l’impasse dans laquelle elles se trouvent avec le soutien approprié, soutien qui leur permettra de retrouver leur identité, et un tant soit peu leur vie.

Toutes les personnes victimes de maltraitance que j’ai rencontrées sont dignes. Incroyablement dignes. Humbles. Pudiques. Parce qu’elles n’osent pas raconter, parce qu’elles ont honte de ce qu’elles ont vécu, parce qu’elles pensent ne mériter aucune aide.
Et lorsque cette aide se présentent, elles l’acceptent très difficilement, elles ne se l’approprient pas, ne s’en reconnaissent pas le droit. Souvent, elles en souffrent. « Moi qui n’ai jamais eu droit à rien, pourquoi aujourd’hui me tendez-vous la main ? »

Elles vont devoir s’approprier leur vie. Elles vont devoir combattre des schémas qui ont été imposés par une, parfois par plusieurs personnes maltraitantes. Elles vont devoir accepter cette idée : « être victime de violences » et son corollaire « parce qu’il n’était pas possible de faire autrement, et que ce ne doit en rien être culpabilisant ». Elles vont devoir se libérer des contraintes posées par les injonctions paradoxales, par les traumatismes, par les résultantes de ces traumatismes, comme l’état de stress post traumatique. Elles vont devoir lutter contre les handicaps et incapacités développés, comme des mécanismes de défense ou de résistance (claustrophobie, agoraphobie, troubles du sommeil, troubles du comportement alimentaire, dissociation, dissonances cognitives, consommations de produits toxiques ou alcooliques…).
Elles vont de voir changer la vision qu’elles ont d’elles-mêmes, de leur corps, de leur esprit, de leur sexualité. Elles vont devoir affronter les administrations, les organismes, les professionnels, en ne sachant comment présenter leur situation, en ne sachant pas à quoi elles ont droit, en ne sachant pas à qui s’adresser. Elles vont devoir combattre les difficultés économiques, le manque d’argent, le manque de soutien, le manque d’allocations, les dettes, les crédits, les taux d’intérêt, les agios, les comptes bloqués, la Banque de France, le surendettement…. Elles vont devoir considérer que leur corps mérite autant d’être soigné que leur cerveau, leurs pensées, méritent d’être entendues. Que des migraines aux maladies invalidantes, rien n’est à laisser de côté.
Elles se font petites.
Toutes petites.
Elles marchent la tête baissée, longtemps.
Elles ne disent rien, longtemps. Elles ne demandent rien, très longtemps. Parce que « ce n’est pas pour elles, c’est forcément pour un(e) autre, elles, elles n’y ont pas droit ». 
Elles ne quémandent rien, jamais. Parce que demander leur rappelle pourquoi elles doivent demander. Pourquoi « elles en sont là ». Leurs demandes, qu’elles ne voient que comme une aumône, les projettent dans leur histoire, leur vécu douloureux. Ne se reconnaissant aucun besoin, ou si peu, elles pensent devoir le nourrir, le combler seules. Sans aide. Sans personne.
Elles « portent beau »… ou essaient. Il faut souvent longtemps avant d’apprendre qu’elles n’ont plus de quoi manger, qu’elles se rationnent, que l’électricité a été coupée, qu’elles marchent des heures parce qu’elles ne peuvent pas payer les transports en commun. Que leurs dents les font souffrir, mais les soins sont trop chers. Que les vêtements des enfants ont été trouvés au Secours Populaire. Que la pension alimentaire n’est plus versée… mais les procédures sont si longues et si chères. C’est injuste. Mais elles n’ont plus la force de se battre.
Elles se maquillent quand elles le peuvent encore, pour cacher les rides, les cernes et les larmes.
Elles sourient d’une ancienne blague, parfois. Puis se referment… A quoi bon sourire ? ça n’efface rien.
Le moindre petit plaisir, l’instant d’insouciance est interdit.
Elles ont un monde : celui du silence.

200_sThe sound of silence – Simon and Garfunkel

Et elles sont dignes.

Petit à petit, elle acceptent d’apprendre à vivre, à nouveau. Petit à petit, elles acceptent de n’être ni coupables, ni honteuses. Petit à petit la peur s’éloigne, le désir revient.
Petit à petit.
Très lentement.
Un très lentement qui se compte en mois, et plus souvent en années.
Un très lentement pendant lequel elles vont observer, se questionner, s’interroger.
Pendant lequel elles n’exposeront jamais leur vie privée.
Elles accepteront difficilement ce qui va leur être donné. Elles ne prendront jamais. Elles ne demanderont jamais.
Recevoir est encore difficile. Espérer est compliqué. Demander est encore honteux.

Le temps passe.
Elles acceptent un peu plus. En disent un peu plus. Elles mettent de la distance. Elles essaient de ne pas penser à ces années de violence. Elles apprennent à apprécier le quotidien, aussi lourd soit-il. Elles commencent à penser à demain, plus tard…
Le temps passe encore.
Elles effacent certaines traces qui leur font encore honte.
Elles gardent pour elles et le secret de quelques professionnels ce qui fait encore souffrir.
Et elles ne demandent toujours pas.
Leur dignité vient également de leur capacité, aujourd’hui, à faire, à agir, seules.
Le temps passe toujours.
Elles vont proposer leur aide.
Elles ont compris et du affronter tant et tant de difficultés, qu’elles ne veulent pas que « ça n’est servi à rien ». Elles sont dans le partage de leur expérience, dans le don de soi vers l’autre. Elles le disent ou l’écrivent. Et ce don est essentiel, et suffisant, pour elles.
Ou encore, elles sont dans le don d’elles, à elles. Ce n’est pas de l’égoïsme. C’est le « savoir s’aimer, s’intéresser à soi, se reconnaître une importance » qui prime.

Je n’ai jamais rencontré une personne victime, quelle que soit son histoire, son parcours et ses souffrances, qui demande à être aidée – ou exceptionnellement. Mais jamais son histoire ne sera un argument.

Les personnes victimes sont dignes. Elles sont humbles. Elles apprécient encore d’être envie. Elles la redécouvrent. Et c’est le seul don qu’elles attendent : qu’on les aide à aimer cette vie.
Et pour tout cela, elles méritent d’être regardées.

Anne-Laure Buffet

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