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CONFÉRENCES À LA RÉUNION, ET BILAN

Du 26 au 30 septembre, j’étais à la Réunion pour un cycle de conférences organisé par les Amis de l’université de la Réunion portant sur les violences psychologiques intra familiales, et pour animer des formations au sein de l’EMAP, et auprès de représentants d’associations (UFR, ARIV…) en vue de préparer les Etats Généraux qui se tiendront les 25 et 26 novembre prochain (le 25 novembre étant la journée internationale pour l’élimination de la violence faite aux femmes).

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Ce cycle proposait 3 conférences :

« La violence psychologique : un processus de destruction intime et indicible »

« Les enfants victimes de violence psychologique : quelle prévention, quel avenir ? »

« Victimes de violence psychologique : rompre le lien et se reconstruire »

Les conférences ont provoqué beaucoup d’émotions, et beaucoup de réactions. Le public était majoritairement féminin, mais beaucoup d’hommes, beaucoup de pères sont venus me voie avant, ou après ces conférences, se questionnant, s’interrogeant et souvent, souffrant silencieusement car malheureusement incompris et peu aidés, ou dans l’incapacité et la peur de parler.

Les principales questions portent sur l’avenir des enfants : comment leur parler, quand leur parler, que leur dire ? Comment maintenir ou créer / recréer un lien quand ils ont été manipulés ? Comment se faire aider et entendre par la justice ? Quels sont les risques pour les enfants victimes de harcèlement, de harcèlement scolaire, de harcèlement de la part d’un professeur ?

Si les inquiétudes des parents sont légitimes, elles expriment également une conséquence de la violence conjugale, conséquence parmi tant d’autres : l’oubli qu’ils ont d’eux-même, noyé dans l’angoisse de l’avenir de leurs enfants et du rôle qu’ils ont à jouer. Aussi j’ai rappelé à maintes reprises pendant les conférences, et de manière individuelle qu’avant d’être un père, une mère, nous étions tous des hommes et des femmes ; et que c’est cette capacité à être homme ou femme, capacité à reconquérir ou à développer, qui permet également d’être un père ou une mère en capacité à agir.
J’ai également rappelé qu’un enfant a deux parents : le manipulateur, et le manipulé. Si le parent manipulé accorde, par peur, culpabilité, honte, soumission, les « pleins pouvoirs » virtuels ou réels au parent manipulateur, il se montre alors déficient. Car en tant que parent, nous avons tous des droits, mais nous avons également tous des devoirs : protéger nos enfants, les informer, leurs permettre d’acquérir des limites, des valeur, des notions comme le respect, l’altérité, la remise en cause de soi, et la prise en considération de l’autre… notions si étrangères à toute personnalité manipulatrice.
Bien sûr, il faut savoir se faire aider, accompagner. Il ne faut pas hésiter à être conseillé(e), lorsque la charge semble trop lourde, ou trop difficile. Sortir de l’emprise et mettre un terme à une relation toxique est long et compliqué, tout autant que douloureux. Mais c’est indispensable, et c’est un travail qui ne peut se réaliser seul(e).

Une autre interrogation est revenue régulièrement : quid du pervers narcissique ? Quid de la personnalité manipulatrice ? Quid de l’auteur des infractions, des agressions, de sa prise en charge éventuelle ?
Il existe aujourd’hui de nombreuses associations et des professionnels qui proposent une prise en charge individuelle ou en groupe de parole des auteurs de ces agressions bien particulières lorsqu’elles ont lieu dans le cadre familial et/ou conjugal. Ainsi des visites sont, par exemple, effectuées en prison, auprès d’auteurs de violences. Des groupes sont organisés afin de libérer la parole, de permettre une prise de conscience et un accompagnement. Des injonctions de soins thérapeutiques sont ordonnées dans certaines décisions, auxquelles il est indispensable de répondre.
Certains auteurs de ces violences viennent eux-mêmes demander de l’aide, car ils prennent conscience, eux-mêmes, de leur dangerosité pour les autres, mais également pour eux (risque de perte de sa famille, de ses proches, de son emploi…).
C’est nettement plus vrai lors de violences physiques. En cas de violences psychologiques, la prise en charge se complexifie, car il est déjà indispensable de reconnaître ces violences. De plus le sauteurs de violence psychologique le reconnaissent rarement, ne se remettent pas en cause, ne « voient pas le mal », et restent dans un schéma selon lequel ils sont les victimes, et leurs victimes deviennent de ce fait coupable (l’inversion et la projection / l’effet miroir étant deux des composantes de la violence psychologique). Aussi, comment ces « bourreaux » pourraient-ils être aidés ? Quand bien même ils iraient consulter, parfois volontairement, c’est bien plus en espérant qu’on dénonce leur victime et qu’on la reconnaisse effectivement coupable, que pour bénéficier réellement d’une aide, accepter un diagnostic et s’engager dans un suivi psychiatrique, thérapeutique, à terme.

Quant au pervers narcissique, il « hante » tant les esprits que les discours entendus. Mais à chaque fois, il redevient le sujet du discours, le centre de la question. Aussi, et sans remettre aucunement en cause le terme de pervers narcissique, je tiens à nouveau à rappeler deux points :

  • d’une part le pervers narcissique, ainsi que Racamier le décrit, est moins fréquent qu’il n’est médiatisé. Mais sa médiatisation le starifie. Le risque étant qu’aujourd’hui les personnes en souffrance, les victimes de violence conjugale ou familiale, font parfois des amalgames, ou cherchent encore à être nécessairement victime d’un « PN ». S’il leur est dit que leur bourreau quotidien n’est peut-être pas PN, peut-être porteur d’une autre névrose, d’une psychose… elles se sentent discréditées. Comme si l’on devait souffrir d’un pervers narcissique, ou pas. Or, il existe bien des comportements toxiques qui pour autant ne sont pas issus d’un pervers narcissique. Le pervers narcissique finit par être une appellation d’origine non contrôlée, un tiroir fourre-tout, dangereux car interdisant également aux victimes de se remettre en cause ou de faire un travail sur elles, une fois l’auteur de la violence ainsi qualifié. Le risque va plus loin puisque certaines victimes restent figées dans ce « statut » de victime, passant alors du « c’est ma faute » au « c’est pas ma faute », tout aussi déresponsabilisant, et parfois agressif pour leur entourage.
  • d’autre part, et tout en apportant un soutien à celles et ceux qui font un travail auprès des auteurs de violences, tout en reconnaissant la nécessité, et la difficulté d’un tel travail, tout en espérant qu’il soit bénéfique – et il l’est – pour beaucoup d’auteurs, j’axe principalement mon travail autour des victimes et de ce qu’elles subissent, mais aussi sur leur préapprentissage de la vie, leur découverte d’elles-mêmes, leur « reconstruction », ou re-naissance.
    Parler des auteurs n’est en rien une difficulté ou une gêne. Mais je crois indispensable d’inverser les forces, lorsqu’on accompagne des victimes de violences intra familiales. Rendues objet et soumises, dépersonnalisées, tout l’accompagnement constitue à leur rendre leur « je », à se réapproprier leur être et leur existence. Concentrer sa réflexion une fois de plus sur l’auteur des violences, ainsi que lui-même l’a imposé si longtemps, est lui faire encore trop d’honneur, ce que je refuse.

Enfin, ce séjour à la Réunion a d’autant plus mis en lumière ce qui est déjà très souvent reconnu. Le poids du transgénérationnel, des secrets de familles, des « traditions » familiales et de la culture soient être pris en considération lorsque l’on parle de violence intra familiale.
A la Réunion,  où les influences cultuelles, ethniques, religieuses, historiques, sociales, sont multiples et se bousculent dans une histoire encore jeune (la Réunion voit arriver ses premiers habitants il y a environ 350 ans), ceci est particulièrement vrai, et révélateur de tout ce qui doit être pris en compte lorsque l’on parle de violence intra familiale. Dans quelle histoire, dans quel contexte se situe-t’on ? Quelles pourraient être les origines archaïques de cette violence ? Au-delà d’un travail individuel ou de groupe auprès de l’auteur ou des auteurs, quelle information et quelle prévention peuvent être mises en place pour éviter une répétition des faits et des schémas de pensées…
Autant de questionnements qui se posent, qui ne sont pas les seuls, et qui montrent à quel point la violence intra familiale nécessité un travail et des recherches constantes et approfondies, bien loin des apparences qui pourtant semblent aujourd’hui, et de plus en plus, vouloir gouverner le monde.

©Anne-Laure Buffet
annelaurebuffet@gmail.com

 

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