QU’EN PENSEZ-VOUS (À LIRE EN ENTIER)

Légende du vilain patron contre le gentil salarié, banalisation du harcèlement moral et commerce d’ordonnance médicale.

Un billet d’humeur de Philippe P.

C’est en lisant un article de mon illustre confrère H16 que j’ai pris connaissance dans les commentaires de ce blog rédigé par un médecin. Le type que je ne connais pas semble amusant, iconoclaste et assez insoumis voire totalement énervé pour que je prenne la peine de lui faire de la pub en pointant sa production littéraire assez fluctuante.

Son dernier message parle d’une femme lui téléphonant en lui précisant qu’elle passera chercher un certificat dans lequel il est censé préciser que malgré le rhume dont souffre sa fille, il n’y a pas de contre-indication pour qu’elle fasse sa compétition de gymnastique. Alors, le pauvre gars éructe, s’énerve, trépigne, monte dans les tours, parce que putain de merde, c’est pas une supérette où l’on choisit sur des étagères, c’est un cabinet médical qu’il tient !

C’est amusant parce que cela m’a rappelé un cas similaire que j’ai eu voici quelques années. Une femme me téléphone de la part du docteur X dont elle serait une amie. Je lui fixe un rendez-vous auquel elle se présente à l’heure. J’ouvre la discussion selon mon rituel inaliénable, vu que je suis capricorne et pas du genre à changer mes habitudes, en lui demandant en quoi puis-je vous être utile ?

Elle me parle alors d’un divorce en cours assez difficile et fait état de nombreux problèmes dont le « fameux harcèlement moral » dont elle serait victime de la part de son odieux futur ex-mari et dont on sait aussi que s’il existe parfois, il est difficile à percevoir sans prendre le risque de se tromper lourdement. Le harcèlement moral se définit en effet comme étant une conduite abusive qui par des gestes, paroles, comportements, attitudes répétées ou systématiques vise à dégrader les conditions de vie et/ou les conditions de travail d’une personne, victime du harceleur.

Vous avouerez que c’est mince parce qu’il devient difficile de distinguer ce qui ressort du harcèlement des méthodes de rétorsions que n’importe quel individu mettrait en place face à tout emmerdeur patenté. C’est un peu la dérive du droit français qui passe d’un droit positif à un grand n’importe quoi dans lequel toute plainte est prise en compte en l’absence de preuves autres que testimoniales. Au regard de cette définition lacunaire, toute remarque ou reproche d’un employeur à un salarié peut être définie comme étant un harcèlement moral.

C’est un peu ce qui se passe avec ces affaires de suicide dans les grandes entreprises. Reprenant le crédo des syndicats parlant de pressions infernales, les journalistes puis le législateur, jamais en retard d’une connerie à faire, se précipitent tels des assistantes sociales débutantes pour stigmatiser les intolérables conditions de travail sans pour autant examiner les faits d’une manière un peu plus réalistes.

Parce que s’agissant de très grandes sociétés, est-il surprenant qu’il y ait quelques suicides parmi les salariés ? N’est-ce pas simplement avant tout une réalité statistique qui voudrait qu’une entreprise de quelques dizaines de milliers de salariés ait évidemment plus de risques de voir un de ses salariés se suicider que la SARL Michon en ayant moins de dix ?

Et puis, existe-t-il un lien direct entre le suicide et les conditions de travail ? Le lien de causalité entre le fait générateur (conditions de travail) et le préjudice (suicide) est-il avéré ou n’est-il qu’une explication commode induite par un système de pensée reposant autant sur l’émotionnel que l’orientation politique qui fait la part belle à la légende du vilain patron contre le gentil salarié ?

De plus s’agissant de suicide, même si des conditions de travail atroces peuvent en partie l’expliquer, il faut se souvenir que l’explication est forcément multifactorielle ! Il a été prouvé que même dans des circonstances terribles (guerre), les gens ne se suicidaient pas en masse alors pourquoi au travail ? L’explication n’est-elle pas aussi à rechercher dans la psychologie de ces personnes qui préfèrent mourir que de s’adapter, soit en changeant de travail soit en affrontant leur stresseur ? La cause de ces suicides n’est-elle pas autant à rechercher dans une incapacité de certains salariés à se remettre en cause tout autant que dans l’échec de stratégies de défense que tout un chacun devrait pouvoir mettre en place (amis, famille, poing dans la gueule du harceleur, etc.) ? Je sais combien écrire de tel propos peut sembler terrible puisqu’il est aujourd’hui avéré que si un salarié se suicide, c’est forcément de la faute de son patron. C’est un dogme et rien d’autre.

Bref, si je ne nie aucunement, moi qui ai fréquenté les cours de Christophe Dejours àl’INETOP, la souffrance au travail, le harcèlement tel qu’on nous le vend me semble souvent être abusif. Si la notion a eu le mérite de pointer du doigts de techniques managériales délirantes et souvent perverses, elle n’en a pas moins été la porte ouverte à tous les geignards, toutes les victimes professionnelles pour qui c’est toujours la faute de l’autre et puis j’ai rien fait moi monsieur ! Le harcèlement moral aussi largement admis c’est la banalisation de la petite hystérie et la porte ouverte à toutes les excuses foireuses.

Voilà un peu ce que je pensais en écoutant cette nouvelle patiente me raconter les affres de son mariage. Et puis, s’agissant de couple, j’ai l’habitude de dire que les torts sont partagés, que c’est 50/50. Il serait contre-productif d’expliquer à un patient que ce n’est pas de sa faute et qu’il est un petit agneau face au vilain loup. L’expérience prouve que si l’on peut se faire avoir par des comportements pervers, il existe toujours une petite voix qui dit attention mais que l’on n’écoute pas.

L’expérience prouve aussi que beaucoup de personnes pensent que les choses finiront par s’arranger et que l’amour peut tout, que l’amour guérit tout. Il est aussi habituel de considérer que les pathologies mentales sont forcément le fruit d’une éducation carencée en amour que l’on pourra réparer. On entre ainsi dans un phénomène de codépendance de quelque chose d’approchant.

Bref, voilà un peu à tout ce à quoi j’ai songé dès qu’elle eut ouvert la bouche et que les mots « instances de divorce » et « harcèlement moral » sont sortis. Parce que ce jour-là encore, j’étais le gentil psy avide d’aider, concentré et tout ça, le crétin persuadé d’avoir quelqu’un de sincère venu demander mon aide. Mais je me trompais !

Ce qui est sympa, c’est qu’elle m’a fait retomber sur terre immédiatement en m’expliquant qu’elle était déjà suivie mais qu’elle voulait simplement que je lui fasse une attestation dans laquelle je dirais qu’elle était très déprimée, très anxieuse du fait du harcèlement moral que son mari lui faisait subir depuis des années. Bref, elle ne s’attendait certainement pas à ce que je creuse, tente de comprendre. Non, que dalle, ce qu’elle voulait, c’était ne pas me déranger longtemps, que je lui fasse un papier, quitte à le lui envoyer par la poste pour se barrer rapidement.

Comme je la regardais avec des yeux ronds suffisamment expressifs pour lui témoigner ma surprise de voir quelqu’un d’aussi incroyable face à moi, elle m’a immédiatement dit, qu’il n’y avait pas de problèmes et qu’elle me paierait mes honoraires correspondant au temps que je mettrais à produire ladite attestation. Madame était trop bonne de m’expliquer qu’elle rétribuerait mon temps de travail consacré à lui bricoler une attestation de complaisance.

Alors comme je la trouvais extrêmement gonflée, je lui ai dit que pour vingt pour cent de plus, je pourrais aussi lui faire une attestation pour la dispenser de piscine voire de gymnastique. C’est elle qui m’a regardé curieusement, ne comprenant pas le sens de mes propos. Je lui ai donc expliqué que  sa demande me semblait tellement énorme et incongrue que je préférais le prendre sur le ton de l’humour que de l’envoyer balader.

Elle n’a pas désarmé en m’expliquant que finalement cela ne me coûterait rien de la faire et que tout ce qu’elle venait de m’expliquer était réel et qu’elle ne me mentait pas. J’ai alors dû lui expliquer que l’étymologie du motattestation venait du latin attestatio et signifiait certifier ou encore témoigner et que cela recouvrait donc une notion de vérité issue de l’observation de faits. Et sans lui laisser le temps de me répondre, je lui ai expliqué que je ne pouvais attester à ce jour que le fait que madame X était venue me consulter en me demandant une attestation par laquelle je certifiais des faits que je n’avais pas observés mais seulement entendus.

Elle n’était pas contente et m’a jeté « dire qu’on m’a dit que vous étiez sympa ». Ce à quoi j’ai répondu que j’étais très sympa mais que cela n’entrainait pas le fait que je fasse n’importe quoi et notamment pour des inconnus. Et avant qu’elle ne me coupe la parole, je lui ai aussi rappelé que j’avais un métier précis et qu’elle n’était pas chez Carrefour où elle aurait pris une conserve de son choix sur une étagère avant de régler en caisse.

Et alors la femme sûre d’elle-même a changé de registre et est passée sur le mode je suis qu’une pauvre femme qui va perdre un divorce rien que parce que vous êtes méchant. Un peu plus, et elle pleurait en se jetant à mes pieds en me suppliant parce que c’était une question de vie ou de mort.

Et comme j’ai voulu être intransigeant mais un peu perfide tout de même, je lui ai rappelé qu’une attestation émanant d’un psychiatre aurait plus de poids que la mienne et je l’ai engagée à en consulter un. Elle ne semblait pas certaine d’oser, songeant que j’aurais été, moi le pauvre psy, gueux parmi les gueux, une proie plus facile et corruptible pour elle, dans le genre du pauvre gars prêt à tout pour se faire un petit billet facilement.

Et puis j’ai rajouté que s’agissant de divorce, les JAF étaient suffisamment malins pour reconnaitre les attestations de complaisance et qu’ils y étaient tellement habitués qu’ils ne les prenaient même pas en compte. J’ai aussi précisé qu’au pire si la mienne était prise au sérieux, elle s’exposait à une enquête médico-pscyhologique chez un confrère qui serait sans doute largement moins sympathique que moi et qui pourrait voir, le cas échéant, de bien vilaines choses chez elles, qu’il se ferait un plaisir de restituer non dans une attestation mais dans un rapport d’expertise.

Elle m’a réglé la séance et est partie. J’ai appelé le médecin dont elle se disait l’amie. Il m’a dit qu’il ne l’avait vue qu’une fois, qu’il lui avait donné mes coordonnées et que ce n’était pas une amie.

 

Retrouver ce billet d’humeur sur Contrepoints et le blog de l’auteur

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